Contrairement aux abbayes qui l’ont précédée, Preuilly fondée en 1116 n’avait jamais fait l’objet d’une étude scientifique approfondie. Le projet, né en 2011, a progressivement pris de l’ampleur visant à éclairer l’histoire de l’abbaye en convoquant toutes les données possibles : textuelles et iconographiques, architecturales, géophysiques, dendrochronologique et enfin archéologiques. Si le domaine apparait aujourd’hui comme bien fourni en bâtiments, ceux qui composaient le carré claustral sont, en revanche, pour la plupart ruinés. Cependant, leur tournant le dos, la Grange des Beauvais sur laquelle l’enquête archéologique a particulièrement porté, apparaît comme un bâtiment préservé. 

 

1. Une approche préliminaire non destructive 

Une série d’études ont précédé l’intervention archéologique : un relevé microtopographique qui a mis en évidence les anciens bassins et viviers, un relevé pierre a pierre et une analyse lithologique des constructions qui ont permis de mieux comprendre le ravitaillement du chantier de l’abbaye, notamment le recours à la « pierre de Paris » pour les encadrements de fenêtre de l’église abbatiale ; une enquête large sur l’environnement visant à repérer les sources, les puits et d’éventuelles citernes, suivie du repérage et d’une première exploration des aménagements hydrauliques permettant leur modélisation. Enfin une étude dendrochronologique des charpentes et des planchers anciens, particulièrement ceux de la Grange des Beauvais, a donné des renseignements précieux sur la chronologie des édifices. Les bois les plus anciens témoignent de la construction de la Grange des Beauvais dès 1164, c’est-à-dire en même temps que l’église abbatiale et les principaux bâtiments du carré claustral, ce qui confirme le rôle essentiel de ce bâtiment économique au cœur du monastère. Enfin l’harmonisation de la toiture de l’ensemble de ce bâtiment, en 1508, correspond parfaitement à son changement de fonction au début du XVIe siècle, cette grange est dès lors réaffectée à l’élevage. 

 

2. Les fouilles de la Grange des Beauvais 

À l’écart du carré claustral, la Grange des Beauvais s’allonge sur 60,50 m x 11 à 13 m. Le rez-de-chaussée comprend une succession de neuf salles (Fig. 1) et un étage sous comble. Les deux salles méridionales du rez-de-chaussée communiquent par une large ouverture en arc brisé. Les salles septentrionales ont été davantage remaniées. Enfin, on note, dans la partie médiane du bâtiment, la présence de deux salles voûtées (GB3 et GB4) dont l’emplacement est matérialisé, à l’extérieur, par la présence de contreforts. Le pignon sud est percé de baies en plein cintre qui ouvraient sur l’étage tandis que la partie nord apparaît plus récente.  

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Fig. 1. Microtopographie, résultats des prospections géophysiques et plan des secteurs fouillés (état 2025) reportés sur le plan de la Grange des Beauvais (DAO : F. Blary). 

Stylistiquement, la marquise de Maillé considérait que cette « grange » avait été élevée à la fin du XIIe siècle, ce qui s’accorde avec la première mention que l’on trouve dans une bulle du pape Alexandre III (1163) et correspond aux bois de charpente les plus anciens (1164). Les nombreuses reprises et décrochés visibles sur les murs montrent que le bâtiment n’est pas le fruit d’une seule campagne. Si, dans son état final, le bâtiment est un édifice à vocation agricole, destiné à la fois au bétail et au stockage des céréales, le soin apporté aux baies de l’étage laisse supposer qu’il a servi à l’hébergement de travailleurs laïcs ou de convers.  

À l’intérieur de la Grange des Beauvais, les salles GB4 et GB5 

L’étude archéologique a débuté, en 2016, par le noyau central de l’édifice formé par les pièces voûtées GB3 et GB4 divisées par un mur moderne. Les voûtes d’arête retombent, dans la salle GB4, sur une colonne courte et trapue, coiffée d’un chapiteau de grès massif, tandis que, dans la salle GB3, victime d’un incendie, la seconde colonne est totalement emprisonnée dans une solide maçonnerie qui la masque presque totalement. Alors que les pièces du rez-de-chaussée sont aujourd’hui accessibles depuis l’extérieur, la circulation, au Moyen Âge, s’effectuait surtout par l’intérieur, d’une pièce à l’autre. Ainsi le mur nord de la pièce GB4 était percé de trois larges ouvertures ultérieurement obturées avec, au centre, la porte (Fig. 2). La salle voisine GB5 a subi de nombreux réaménagements liés à son utilisation comme étable. Le décroutage de son mur sud a fait apparaître au-dessus du grand arc s’ouvrant sur la salle GB4, l’emplacement d’un conduit de fumée matérialisé par des traces de suie qui se prolongeaient jusqu’au faîte du toit. Une datation 14C réalisée sur la suie a fourni une date comprise entre 1437 et 1515 permettant de rattacher la fin de l’utilisation de la cheminée à la pose de la nouvelle charpente en 1508. Sur le mur ouest, un bloc monolithe de grès sculpté, révélait la présence d’une cheminée installée après l’arasement du grand four. Il s’agit, de toute évidence, d’un remploi provenant d’un bâtiment plus prestigieux, peut-être les anciennes galeries du cloître.  

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Fig. 2. Le mur nord de la salle GB4 et ses trois ouvertures murées (photo : A.-M. Flambard Héricher).

Les fouilles des salles GB4 et GB5 ont révélé des couches archéologiques bien conservées à la base, munie de griffes, de la colonne centrale. Les sols d’occupation alternant nappes de charbon et de cendres se poursuivent dans la salle GB5 en passant sous la maçonnerie obturant la porte de communication. Ces niveaux et le mobilier recueilli (battitures, scories et briques réfractaires) témoignent d’une activité métallurgique datée par 14C de la 2e moitié du XIVe siècle (1363-1385). Ils recouvrent un dallage en partie conservé. Les deux salles ont livré de multiples fours et foyers dont la chronologie et la fonction précises ne sont pas encore parfaitement établies. Le grand four de la salle GB5 (3,70 m x 4 m), présente une sole circulaire surélevée de 45 cm. Ses dimensions imposantes supposent le traitement de pièces volumineuses. La hauteur de la chambre de cuisson est inconnue. Contre ce four, deux aires dallées de grès, l’une au sud et l’autre à l’est, semblent correspondre aux endroits où se tenait le forgeron (Fig. 3). Une aire pavée limitée par de gros blocs de grès et pourvue d’un âtre en demi-cercle débordant du gouttereau occidental devait être utilisée simultanément. Un autre four à sole circulaire, installé à même le sol, s’élevait à l’est de la porte donnant sur la salle GB4. Sa présence révèle l’absence de mur gouttereau, à l’est, à cette date. Rasé, ce four fut remplacé par une structure foyère légèrement surélevée installée sous le petit arc du mur mitoyen entre les salles GB4 et GB5. Outre les fours et foyers, ces deux salles ont fourni un ensemble de structures hydrauliques complexes constitué, sous le sol de circulation, de petites canalisations d’une dizaine de centimètres de large réalisées à l’aide de tuiles, sans fond, globalement orientées N-S et à 1,20 m de profondeur sous le dallage du XIVe siècle, une canalisation orientée E-O de blocs de grès parfaitement ajustés, installée sous le mur gouttereau oriental, et qui traverse, de part en part, la salle GB4 (Fig. 4). Enfin, au N-O de la salle GB5, un petit canal E-O acheminait de l’eau vers l’extérieur de la Grange en empruntant une haute baie actuellement murée mais visible dans le parement du mur gouttereau. 

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Fig. 3. Le grand four de la salle GB5 s’ouvrait vers la salle GB4 sous un arc en plein cintre. Sur le mur, la trace de suie indique l’existence d’un ancien conduit de fumée. En avant du four, à son pied, l’aire de travail bordée de gros blocs de grès était, à l’origine, pavée. Elle correspond à une ancienne cheminée ou à un ancien four orienté E-O (photo : A.-M. Flambard Héricher). 

À l’extérieur, un ensemble de constructions adossées autour d’une roue horizontale. 

Les prospections géophysiques conduites aux abords de la Grange des Beauvais ont révélé, à l’ouest de la grange, à hauteur des salles GB4 à GB6, GB1 et au sud, en avant du pignon, la présence de plusieurs bâtiments adossés ce que les trois secteurs de fouille ouverts (GWN et GWS, GW1 et GS1), ont confirmé (Fig. 1 supra), mais à des profondeurs souvent différentes de celles attendues. À hauteur des salles GB4, 5 et 6, un bâtiment de 26 m de long sur 6 m de large se développait autour d’une cuve circulaire de 4,30 m de diamètre entouré d’une maçonnerie carrée imposante qui a été identifiée comme une roue de moulin horizontale alimentée par l’eau arrivant par la salle GB5. À la périphérie de cette cuve, de nombreuses canalisations de terre cuite ont été aménagées et réaménagées au fil du temps. De faibles dimensions, peu profondes, toujours pourvues d’un fond, elles utilisent des terres cuites architecturales en remploi et parfois des blocs de calcaire. Elles ne sont pas hermétiques et cependant, elles ne sont jamais maçonnées. Elles devaient renfermer une tuyauterie de plomb dont aucune trace ne subsiste. Une retenue d’eau au nord de la roue horizontale laisse penser qu’elles ont pu servir de trop plein. À l’ouest, les maçonneries sont interrompues par une importante dépression longitudinale, parallèle à la grange. Les sols de la partie sud du bâtiment adossé à la grange sont fortement marqués par des travaux liés au feu : charbons et scories, cendres, semblent provenir de la salle GB4 qui pendant un temps, aux XIVe siècle, s’ouvrait sur cet espace. L’espace ouvert sur les anomalies géophysiques visibles à hauteur de la salle GW1 (Fig. 5) a lui aussi révélé la présence d’un bâtiment adossé à la Grange. Curieusement le mur occidental fait de blocs calcaire repose sur un mur lié au mortier de tuileau d’orientation légèrement différente. Enfin, la présence de petites canalisations a été constatées sans que l’on puisse actuellement se prononcer sur leur fonction. Contre le pignon sud (Fig. 6), la présence d’un mur épais appuyé sur les contreforts a été confirmée, tandis que la présence d’un large empierrement enserrant un aménagement soigneusement réalisé dans lequel l’eau affleure était totalement inattendue. 

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Fig. 4. Détail des structures découvertes dans et à l’extérieur des salles GB4 et GB5 (DAO : F. Blary).
 
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Fig. 5. Vue d’ensemble du secteur GW1 (photo : F. Blary).
 
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Fig. 6. Vue d’ensemble du secteur GS1 (photo : F. Blary).

Conclusion 

Les enquêtes archéologiques approfondies pallient progressivement les lacunes, voire le silence, des sources documentaires textuelles. Elles dévoilent, comme ici, par leur pluridisciplinarité, des pans entiers de l’histoire des techniques dont le réseau grangier, qu’il soit cistercien ou non, conserve encore le témoignage fragile qu’il convient de ne plus négliger. L’étude à laquelle nous nous livrons demeure fort rare – ce que nous déplorons – et constitue bien souvent encore le parent pauvre des études consacrées aux monastères. Elle montre que les granges jouxtant le monastère ne peuvent pas être réduites à une sorte de « basse cour » et encore moins à un espace « domestique » servant uniquement à l’usage direct de l’abbaye. Il s’agit d’un ensemble bien plus complexe qui intègre l’ensemble des ressources mises en œuvre dans le réseau grangier, qu’il soit agricole, agro-pastoral ou industriel, rural bien sûr, mais également urbain. Toutes participent à la bonne gestion domaniale qui doit toujours s’entendre en tenant compte de la totalité des ressources du temporel monastique. C’est à ce prix que l’on sera en mesure de comprendre ou d’approcher, par les faits matériels, la réalité de l’économie cistercienne.