Dans la même rubrique
-
Partager cette page
Programme de fouilles à Itanos, Crète orientale (900 av. notre ère - ca 700 de notre ère)
A. Tsingarida (ULB) & D. Viviers (ULB)
Érimoupolis, l’ancienne Itanos, est située à une dizaine de kilomètres de l’actuel village de Palaikastro en Crète orientale. Le site, en bord de mer (fig. 1), s’étend sur et entre trois collines : deux petites acropoles et une plus large, au sud. La cité, mentionnée par Hérodote (Hdt IV 151) dans le contexte de la colonisation de Cyrène au VIIe s. av. n. ère, fut parmi les premières à frapper monnaie en Crète et, aux IIIe et IIe s. av. n. ère, à entretenir des relations étroites avec les souverains lagides.
|
Fig. 1. Itanos, centre urbain (2 des 3 Acropoles) et nécropole. Vue du Sud-Ouest (© EBSA/ULB) |
Entre 1994 et 2009, un premier programme de recherches archéologiques fut mené sur le site. Il visait à compléter les informations éparses que nous avions à notre disposition en s’intéressant aux problèmes de topographie historique et d’organisation spatiale de la cité ainsi qu’à l’organisation de son territoire. Les campagnes de fouilles ont été menées par une équipe internationale regroupant des chercheurs des universités de Bruxelles (ULB), de Crète, de Paris I, de Paris VIII, du CNRS, de l’École polytechnique de Crète ainsi que de l’Institut oriental de Naples, sous l’égide de l’École française d’Athènes et de l’Institut d’Études méditerranéennes de Rethymnon. Pour la prospection du territoire la collaboration s’est également élargie à la XXIVe Éphorie des Antiquités préhistoriques et classiques de Crète orientale.
Dans le cadre de ce programme, la fouille a porté sur plusieurs secteurs du centre urbain et de la zone suburbaine, dont la majorité avait déjà fait l’objet de recherches antérieures sans connaître de publication. Les efforts furent ainsi concentrés sur la Basilique A (fig. 2, 1), le quartier d’habitation situé entre les deux petites acropoles de la ville antique (fig. 2, 2) et la Nécropole Nord (fig. 2, 3). L’exploration menée précédemment dans ces endroits clés de la ville fut étendue afin de préciser les stratigraphies ou clarifier la topographie urbaine. D’autres secteurs firent également l’objet d’investigations, comme la fortification hellénistique (fig. 2, 5) ou la zone située en contrebas de l’acropole occidentale, en bordure de la dépression qui la sépare de la colline méridionale (fig. 2, 4).
|
Fig. 2. Itanos. Carte de la zone urbaine et sub-urbaine avec les différents secteurs fouillés lors du programme 1994-1999 (© EfA/EBSA/ULB) |
La prospection du territoire s’est également organisée dans la perspective d’une meilleure compréhension des rapports entre la ville et sa chôra. C’est pourquoi, le programme s’est surtout concentré sur l’arrière-pays immédiat et s’est étendu sur une vingtaine de kilomètres carrés, qui représentent quelque 15% du territoire de la cité à l’époque hellénistique. Si l’on s’est particulièrement intéressé aux vestiges gréco-romains, on a également relevé les témoignages des occupations antérieures et postérieures allant de l’Âge du Bronze à l’époque paléochrétienne.
Plus récemment des travaux de prospections ont été menés par l’Éphorie de Crète orientale.
Publications
Ces travaux ont donné lieu à des rapports réguliers publiés dans le BCH ainsi qu’à un article de synthèse (BCH 138, 2014, 201-244) sur la topographie, l’architecture et la petite plastique du sanctuaire de Déméter à Vamiès.
Une carte archéologique du territoire prospecté est également achevée et accessible sur le site de l’Efa (https://prospection-itanos.efa.gr/).
Pour une synthèse de ces premiers résultats :
A. Schnapp-Gourbeillon, C. Tsigonaki, A. Duplouy, A. Schnapp, D. Viviers, « Recherches archéologiques à Itanos (Crète orientale) », RA 1 (2009), 208-219.
La Nécropole Nord
Programme 1995 - 2009 (EfA)
Dans le cadre du programme de recherche décrit plus haut, l’équipe belge (Université libre de Bruxelles), dirigée par Didier Viviers, a notamment travaillé sur le secteur de la Nécropole Nord (BCH 120, 1996, 944-946 ; BCH 121, 1997, 814-818 ; BCH 122, 1998, 592-597 ; BCH 124, 2000, 549-555 ; BCH 126, 2002, 581-582). Trois campagnes de fouilles avaient montré que cette portion de la nécropole était occupée par des sépultures et des structures multiples et successives (et non pas par un ensemble unique et cohérent tel qu’il avait été interprété par les archéologues français en 1950). Par ailleurs, le secteur fouillé présentait deux types d’occupation nettement distincts, articulés le long d’une voie Nord-Sud, qui délimite, à l’Est, un espace funéraire densément occupé et, à l’Ouest, un ensemble de structures d’une toute autre nature (fig. 3 et 3bis).
|
Fig. 3. Plan du complexe archaïque et du secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique, état à la fin du programme de fouilles 1995-1999 (© EBSA/ULB) |
|
Fig. 3 bis. Secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique, vue des tombes à inhumation, creusées dans le rocher, état après la fouille de 1999 (©EBSA/ULB) |
Le secteur Est se compose de tombes individuelles et d’enclos funéraires, appartenant à différentes phases chronologiques. Les premières sépultures repérées, à l’état de traces, datent vraisemblablement du VIIe s. Elles sont attestées par des creusements ovales dans le substrat rocheux, qui n’ont livré que quelques fragments de céramique datante car ils furent partiellement vidés lors des inhumations postérieures. La phase d’occupation suivante date seulement en revanche de la fin de l’époque classique, au moment où des monuments funéraires, composés probablement de trois degrés surmontés d’une stèle, sont élevés selon une direction Nord-Sud. À partir du IIIe s., on voit apparaître des enclos funéraires, qui délimitent des ensembles de tombes dont on peut supposer un lien familial avec les monuments initiaux. À l’intérieur de l’enclos Sud, on a également pu reconstituer l’existence d’une table d’offrandes, contemporaine de cette structure funéraire (fig. 4). Vers le milieu du IIe s., on assiste à une phase de réorganisation du cimetière qui conserve la tradition des monuments funéraires à degrés, tout en suivant une organisation beaucoup plus compacte et agglutinante. Pour une première analyse du secteur, voir Viviers 2011 ; Viviers-Tsingarida 2014 ; la publication exhaustive des 70 sépultures environ qui ont été repérées dans ce secteur est pratiquement achevée.
|
Fig. 4. Enclos Sud avec tombes à inhumation et table d’offrandes, vue du Nord (© EBSA/ULB) |
Programme 2011-2015 (École belge d’Athènes)
Depuis la fin du premier programme de recherches (1994-2009), mené sous l’égide de l’École française d’Athènes, les travaux ont continué dans le secteur de la Nécropole mais, cette fois, sous l’égide de l’École belge d’Athènes et sous la double direction d’Athéna Tsingarida (ULB) et Didier Viviers (ULB).
Ce nouveau programme avait un double objectif. D’une part, il a permis de restaurer, stabiliser et mettre en valeur le secteur de la nécropole qui avait été fouillé lors du premier programme de recherche, et tout particulièrement la zone d’inhumations à l’est de la voie de circulation, ainsi que la voie elle-même (fig. 5 et 6). D’autre part, la fouille qui a été conduite, a permis d’explorer la presque totalité des vestiges repérés précédemment à l’ouest de la voie et d’identifier un complexe funéraire principalement actif aux VIe et Ve s. av. n. ère (fig. 7 et 8), soit précisément au moment où on ne repère plus aucune inhumation dans la nécropole d’Itanos. Ce complexe funéraire s’est notamment implanté sur un large enclos funéraire du VIIe s. dont il a préservé deux sépultures, non sans les avoir totalement vidées.
|
Fig. 5. Vue du secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique après restauration et mise en valeur, 2015 (© EBSA/ULB) Fig. 6. Voie principale, après restauration, traversant la Nécropole du Sud vers le Nord, à gauche le complexe archaïque, à droite le secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique (© EBSA/ULB) |
|
Fig. 7. Plan du complexe archaïque et du secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique, état à la fin du programme de fouilles 2011-2015 (© EBSA/ULB) Fig. 8. Vue aérienne du complexe archaïque et du secteur de la Nécropole tardo-classique et hellénistique, état à la fin du programme de fouilles 2011-2015 (© EBSA/ULB) |
Le complexe se répartit en un pôle sympotique, qui accueille les banquets associés aux rituels funéraires, et un pôle proprement rituel, qui est centré sur les deux sépultures anciennes. Le pôle sympotique est composé d’une grande pièce à foyer central, d’une pièce adjacente qui servait de réserve et d’une petite cour, de l’autre côté d’un corridor qui mène de la porte centrale à un grand espace à ciel ouvert. Le pôle rituel du complexe se répartit entre la grande cour occidentale (où l’on a retrouvé des pyrai mais aussi un bothros, en connexion avec l’une des tombes qui a fait l’objet d’un aménagement spécial au VIe s., réparé au siècle suivant) et une pièce rectangulaire, qui comprenait également une ancienne sépulture, vidée de son contenu et dans laquelle on avait soigneusement déposé une chytra éginétique du VIe s. (fig. 9)
|
Fig. 9. Chytra éginétique (fin VIe s.) provenant de la fosse dans la salle Sud du complexe archaïque (© EBSA/ULB) |
Au nord, une vaste terrasse a été partiellement mise au jour et était probablement en connexion avec la cour occidentale du complexe funéraire.
Le complexe funéraire du VIe s., à la suite d’une destruction violente dans le 1er quart du Ve s., a été complètement nettoyé et réaménagé (installation d’un autel et d’un bassin dans le corridor, réduction de la cour occidentale, réaménagement de la cour Sud, etc.)
La découverte de ce complexe funéraire archaïque et classique, en plus des sépultures fouillées à l’est de la voie, offre à la nécropole d’Itanos une séquence chronologique continue du VIIe s. au Ier s. av. n. ère, ce qui est unique en Crète. Bien plus, ce complexe permet de rouvrir le dossier des nécropoles crétoises aux VIe et Ve s. av. n. ère en abordant le culte des ancêtres à un moment où les nécropoles ne sont plus en usage en tant que telles.
Les travaux de restauration et mise en valeur d’un secteur du site, menés lors du programme 2011-2015, ont été réalisés avec la collaboration de la Dr E. Toumbakari (Ministère grec de la culture) et de la Dr St. Chlouveraki (Université d’Attique de l’Ouest), de Clio Zervoudaki (Service archéologique - Éphorie du Lassithi). Nous avons également bénéficié de l’assistance experte du restaurateur technicien Giorgos Missemikès et de l’entrepreneur Giorgos Kafessakis et de son équipe.
Programme 2021-2025 (École belge d’Athènes) (fig. 10)
Un programme, en cours, poursuit l’exploration de la nécropole Nord d’Itanos afin d’achever l’étude du paysage funéraire de la nécropole, depuis la limite urbaine jusqu’au « noyau primitif » localisé au sommet de la colline.
|
Fig. 10. Itanos. Nécropole, carte avec les secteurs fouillés et l’implantation des tranchées de fouilles, Programme 2021-2025 (© EBSA/ULB) |
Il vise trois objectifs :
1. Le Complexe funéraire archaïque et classique : poursuite de l’exploration antérieure pour définir et comprendre les limites Nord et Sud du complexe – Zone E & Δ (fig. 11).
A.Tsingarida (ULB), D. Viviers (ULB), V. Vlachou (Université Aristote de Thessalonique)
La fouille a permis de définir la limite méridionale du vaste complexe archaïque, constitué de pièces et de cours, situé en limite occidentale de la nécropole et dont l’occupation correspond à la période de désaffection du cimetière, à savoir globalement du début du VIe s. au début du IVe s. av. n. ère (fig. 11). On a ainsi pu montrer que la façade méridionale du complexe avait été partiellement reconstruite, sans doute au Ve s. av. n. ère, mais aussi que cette limite se prolonge vers l’ouest au-delà de la clôture occidentale du complexe archaïque. Or, on a pu établir que le complexe était bordé initialement au sud par un espace de circulation. Aussi, n’est-il pas impossible qu’ici aussi, comme c’est le cas le long de la voie qui borde le complexe à l’est la limite du bâtiment se confonde avec un mur structurant plus largement la colline.
|
Fig. 11. Vue de l’ensemble du complexe archaïque, orthophoto [Zone E & Δ]. Etat 2024 (© EBSA/ULB) |
À l’intérieur du complexe archaïque, on a également pu mettre au jour plusieurs fosses présentant des restes de combustion et qui ont été comblées avec un remblai comportant du matériel des VIIe et VIe s. av. n. ère. L’état très dégradé des vestiges archéologiques dans cette zone rend difficile la restitution des différentes phases du bâtiment, mais il semble évident qu’une destruction sévère a entraîné, au début du Ve s. av. n. ère, une réorganisation de l’ensemble des espaces constituant ce complexe.
La dernière campagne (2024) a repris la fouille de la cour, située immédiatement au sud de la pièce rectangulaire Sud du complexe, fouille qui avait été arrêtée sur un niveau de circulation d’époque classique. Elle a ainsi mis en lumière la présence d’une deuxième salle au foyer, dont il ne subsiste plus que quelques vestiges de mur et des traces en négatif de la fondation du foyer, mais qui indique clairement l’organisation d’un complexe au VIe s. en deux modules composés de deux salles à foyer central (fig. 12). Les travaux de 2024 ont également découvert la présence d’un autel-bothros, érigé au milieu du pastas Sud, face à un des accès s’ouvrant à l’Est sur la voie principale traversant la Nécropole du Sud vers Nord et vraisemblablement destiné à des pratiques rituelles funéraires.
|
Fig. 12. Complexe archaïque, détail de la grande cour sud, reconstitution du tracé de la 2e salle au foyer (© EBSA/ULB) |
Au nord de ce bâtiment archaïque, on avait mis en évidence, dès 2011-2015, la partie occidentale d’un très grand espace ouvert que l’on a qualifié de « terrasse » parce qu’il surplombe légèrement la partie Sud du complexe. Les campagnes de 2021-2024 ont bien montré qu’une large cour d’environ 400 m2 a été aménagée au nord des pièces et autres cours qui constituent le cœur du complexe archaïque. Cet espace à ciel ouvert était architecturalement articulé au reste du complexe et l’on peut donc considérer qu’il en faisait pleinement partie. L’aménagement d’une haute clôture, tout autour, et d’un sol aplani en terre battue font penser que des activités spécifiques s’y déroulaient. Ce dispositif reste cependant sans parallèle pour l’instant et il faudra poursuivre l’exploration afin d’en définir plus précisément la fonction. On a par ailleurs pu montrer que cette grande cour Nord s’ouvrait également à l’est sur la voie qui structure la nécropole et qui se poursuit vers le nord.
Il faut, néanmoins, noter que la fouille extensive de la cour Nord n’est pas encore terminée et sa fonction précise nous échappe encore. Il serait en effet intéressant de vérifier si aucune structure particulière n’a été implantée sur cette terrasse et d’en inférer sa fonction (aire d’exercices physiques ? aire de danse ? etc.)
Un sondage a également été implanté dans la zone Δ en 2024, à l’angle Nord-Est de la cour supérieure (fig. 13). Il a confirmé que cette zone constitue l’articulation topographique entre le secteur fouillé jusqu’ici et les terrasses supérieures de la nécropole qui semblent s’organiser suivant une voie de circulation et un axe directeur différents.
|
Fig. 13. Zone Δ, orthophotographie (© EBSA/ULB) |
2. Intégration et mise en perspective du complexe archaïque dans la nécropole des VIIIe et VIIe s. av. n. ère et des occupations funéraires postérieures, des périodes hellénistique et romaine – Zones Γ et A-B
Le plateau « intermédiaire » de la nécropole – Zone Γ (Fig. 14)
D. Viviers (ULB), Y. Chalazonitis (École française d’Athènes)
La fouille a montré que la voie d’orientation Nord-Sud mène à un niveau supérieur de la nécropole qui ne se confond toutefois pas encore avec le sommet de la colline (Zone Γ) . À cet endroit, la fouille a permis de préciser la séquence stratigraphique générale du secteur.
|
Fig. 14. Zone Γ, orthophotographie (© EBSA/ULB) |
On note ainsi la présence de périboles funéraires, fondés sur le rocher à plusieurs endroits, et qui pourraient remonter à l’époque archaïque. Ceux-ci ont souffert d’une destruction, mais semblent avoir été réparés et réutilisés à l’époque hellénistique. C’est à ce moment que l’on repère un vaste programme d’ensevelissements dans ce secteur. Les nouvelles tombes, installées dans ce péribole ré-utilisé, ont été pillées, mais elles relèvent d’une même typologie, à savoir un creusement dans le rocher, ménageant un petit rebord pour soutenir une couverture de grosses dalles de calcaire tendre. L’absence de matériel in situ, en raison du pillage, rend la datation de cette phase d’occupation encore peu assurée, mais plusieurs éléments mis au jour en 2024 incitent à penser qu’elle pourrait dater de la fin du IVe s./début du IIIe s. av. n. ère, soit de la première phase de réoccupation de la nécropole après son abandon partiel, telle qu’elle nous est apparue dans le secteur voisin du complexe archaïque lors du précédent programme de fouille.
Dans ce secteur également, la nécropole hellénistique a vraisemblablement connu un épisode de destruction au IIe s. av. n. ère car la fouille de 2023 a clairement montré qu’une série de tombes d’un type différent se sont implantées sur la destruction des sépultures précédentes. Leur superstructure est en partie conservée et révèle des sortes de « plateformes » de gros blocs liaisonnés très sommairement à l’argile, surmontant un remblai constitué majoritairement de déchets de taille du rocher qui vient recouvrir les dalles de couverture de la tombe. Ces sépultures se sont majoritairement implantées à l’ouest des périboles archaïques et hellénistiques et semblent dater des Ier s. av. n. ère/Ier s. de n. ère.
Une nécropole romaine s’est ensuite établie sur la destruction des sépultures précédentes, comme nous avions déjà pu le montrer à l’intérieur des périboles de ce même secteur. L’organisation de ce cimetière romain semble s’opérer autour d’un grand monument central (fig. 15), vraisemblablement constitué de parements d’orthostates, aujourd’hui disparues, qui reposaient sur une fondation et un réglage de gros galets que la fouille a mis en évidence. C’est là probablement une tombe emblématique, d’époque impériale, située sur une éminence qui dominait une large part de la nécropole.
|
Fig. 15. Fouille et relevé du Monument 4, Zone Γ (© EBSA/ULB) |
Les campagnes de 2021 à 2024 ont donc établi un premier cadre chronologique de l’occupation de ce secteur, qui atteste une longue continuité jusqu’au IIe s. de n. ère, avec une ultime phase de réoccupation, plus sporadique, que révèle une sépulture féminine, vraisemblablement d’époque paléo-chrétienne. Ceci témoigne de l’importance de cette nécropole et du rôle symbolique qu’a pu jouer son réaménagement à plusieurs reprises dans la construction d’une identité civique fondée sur l’entretien des traditions.
Fouille de la terrasse supérieure (Zones A et B) (Fig. 10)
D. Viviers (ULB)
Le programme de fouille 2021-2025 prévoit l’exploration de la terrasse supérieure de la nécropole d’Itanos qui constitue un marqueur essentiel du paysage par la présence d’une éminence rocheuse de couleur ocre, entourée d’au moins deux tumuli appartenant à l’occupation funéraire la plus ancienne de la nécropole. Ces tumuli semblent répondre à un système de terrasses qui suivent un axe Nord-Ouest/Sud-Est, différent de celui que les fouilles antérieures ont mis en évidence (Ouest/Est). La connaissance de cette nécropole primitive d’Itanos est essentielle non seulement pour notre connaissance des premiers temps de la cité, mais aussi pour une interprétation cohérente du complexe funéraire fouillé précédemment.
La campagne 2024 s’est donc concentrée sur une première structure circulaire (Zone B : ca 3.00 de diamètre) et a porté, seulement en partie, sur une deuxième structure circulaire, vestige d’un tumulus (Zone A) de taille plus importante, faite de blocs mégalithiques extraits sur place et associée à d’autres vestiges qui semblent constituer des périboles délimitant des espaces funéraires quadrangulaires .
Dans la Zone B, la fouille a mis en lumière un tumulus géométrique (Tumulus B) (fig. 16) entouré sur le côté Ouest d’un ensemble d’enchytrismoi, datés de la fin du VIIIe s (fig. 17). L’ensemble de ces installations, enchytrismoi et tumulus, ont été détruits, probablement au début du VIe s. Il est à noter que le tumulus fit l’objet de rituels aux époques archaïque et classique et fut réoccupé à l’époque hellénistique par l’implantation d’une tombe. La fouille des fosses à combustion archaïques et classiques, situées à l’Est et au Sud du tumulus, attestant des pratiques rituelles doit encore être poursuivie, de même que la fouille de la tombe hellénistique, pillée, située à l’intérieur du tumulus.
|
Fig. 16. Itanos, zone B. Tumulus B et fosse à combustion archaïque, vue du Sud (© EBSA/ULB) |
|
Fig. 17. Zone B. Enchytrismos (fin VIIe s.), au Nord-Ouest du Tumulus B (© EBSA/ULB) |
Dans la Zone A (fig. 10), on a procédé à un nettoyage de surface. Le matériel prélevé a montré, ici aussi, l’existence de pratiques rituelles continues de l’époque classique à l’époque hellénistique. Au nord de ce grand tumulus A, la présence d’un ensemble de périboles a été observée. La fouille de l’un de ces périboles a mis au jour un enchytrismos dans un pithos à décor en relief contenant les restes de plusieurs enfants (fig. 18). La fouille doit être poursuivie à la fois dans le secteur des périboles extérieurs et à l’intérieur du grand tumulus. L’étude des ossements est également en cours.
|
Fig. 18. Zone A. Enchytrismos dans un pithos à reliefs, au nord du Tumulus A (© EBSA/ULB) |
La connaissance de cette nécropole primitive d’Itanos est essentielle à la fois à notre connaissance des premiers temps de la cité, ainsi qu’à notre compréhension de l’occupation et de la structuration de l’espace funéraire à travers le temps. L’organisation topographique de cette nécropole et son extension pourrait nous éclairer sur la structure sociale de la cité durant tout le 1er millénaire av. n. ère.
3. La limite Sud de la Nécropole : le rempart urbain (ZONE Z) (fig. 10)
D. Viviers (ULB), J. Vanden Broeck-Parant (UCLouvain)
Par ailleurs, au bas de la colline qui accueille la nécropole d’Itanos, on avait repéré un affleurement de blocs de calcaire gris sur une longueur d’environ 13.40 m., qui pouvait appartenir à un mur d’enceinte de la ville, attestant, pour la première fois, la présence d’une telle installation dans la partie basse de celle-ci. Les deux sondages ouverts lors des campagnes de fouilles de 2023 et 2024 ont mis au jour deux tronçons du rempart, qui permettent désormais de considérer que l’ensemble du périmètre urbain était fortifié (fig. 19). Les sections de rempart découvertes en bordure de la nécropole Nord présentent une épaisseur identique aux tronçons déjà connus, soit environ 2.50 m, et se composent de deux parements enserrant un emplekton, leur fondation reposant directement sur le substrat rocheux ou sur un niveau d’égalisation. La date de construction initiale du rempart n’a pu être établie jusqu’à présent. En revanche, plusieurs réparations ont été repérées, aux époques hellénistique et romaine, et, dans le sondage Z3, une monnaie de l’empereur Gallien (260-268 de n. ère) offre un terminus ante quem pour l’abandon définitif de la muraille à cet endroit. Il conviendra de poursuivre la fouille afin de préciser le tracé de la fortification dans ce secteur et, si possible, d’en établir la date de construction.
|
Fig. 19. Zone Z. Tronçon du rempart, mis au jour dans la tranchée Z4(A), 2024 (© EBSA/ULB) |
Publications (sélection)
-
D. Viviers & A. Tsingarida , “Facing the Sea: Cretan Identity in a Harbour-city Context. Some Remarks on the Early Development of Itanos”, in: F. Gaignerot-Driessen & J. Driessen (eds), Cretan Cities: Formation and Transformation, Louvain, 2014, 165-182.
-
A.Tsingarida & D. Viviers, « No more Gap, but New Social Practices: Evidence of Collective Funerary Rituals in Itanos during the 6th and 5th Centuries BC”, in: I. Lemos & A. Tsingarida (eds), Beyond the Polis. Rituals, Rites and Cults in Early and Archaic Greece (12th-6th centuries BC), Bruxelles, 2019, 213-246.
-
D. Viviers, “Territorial and Political Dynamics: The Case of Itanos”, ASAA, à paraître.
Équipe
- Prof. E. Margaritis (The Cyprus Institute): archéobotaniste
- Prof. E. Nodarou (INSTAP - Study Centre for East Crete): archéologue, spécialiste d’archéométrie et de pétrographie
- Dr F. Dibble (Cardiff University): archéozoologue
- Dr T. Kalantzopoulou (École belge d’Athènes)
- G. Chatzikonstantinou (Université Aristote de Thessalonique) : anthropologue
- S. Delcros (IRAA, Université Aix-Marseille) : architecte
- F. Cheinoporou (The Cyprus Institute): archéobotaniste
- G. Missemikes: restaurateur
- G. Vanbienne : technicien (École polytechnique de Bruxelles, Université libre de Bruxelles)
- Dr. I. Bossolino (ULB): céramologue
- Dr. A. Attout (Académie royale de Belgique) : céramologue
- Dr. A. Laftsidis (ULB) : céramologue
- M. Alskaf (ULB) : céramologue
- M. Tchernitchko (ULB) : céramologue/archéologue
Nous tenons également à remercier les collègues de l’Éphorie du Lassithi (EFALAS/Crète orientale), Chryssa Sofianou, Vasso Zographaki et Klio Zervaki pour leur soutien et leur collaboration durant toutes ces années de recherche menées à Itanos.
Qu’il nous soit également permis de remercier le Dr T. Brogan, Directeur de l’INSTAP - Study Centre for East Crete, pour avoir mis à notre disposition l’expertise des membres du Centre et son équipement.
Tous les ans, nous bénéficions par ailleurs de l’assistance experte de l’entrepreneur Giorgos Kafessakis et de son équipe, ainsi que de l’accueil chaleureux de toute la communauté de Palaikastro.