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Ittre ‘Mont-à-Henry’ (Brabant wallon)
Dans les années 1980, et à la suite de prospections pédestres prometteuses, la Société royale d’Archéologie de Bruxelles réalisa, en partenariat avec le cercle archéologique Amphora, une campagne de sondages (1982) et trois campagnes de fouilles (1984, 1985, 1986) sur le site du ‘Mont-à-Henry’ à Ittre (Brabant wallon). Sous la direction de Michel Fourny et Michel Van Assche, ces campagnes ont mis en évidence d’insoupçonnées occupations du Néolithique et de l’extrême fin du Second âge du Fer. Le potentiel du site a depuis été confirmé par les prospections de Guido Taelman.
Depuis juillet 2025, une nouvelle équipe intervient dans le cadre d’un programme de recherches piloté par Jean-Philippe Collin (ULB) et Solène Denis (CNRS).
Contexte géographique
Le ‘Mont-à-Henry’ est situé au nord-est de la commune d’Ittre, dans une région au relief marqué par de profondes vallées : les « Ardennes brabançonnes ». Le nom du site (emprunté au plan local de P.C. Popp) fait écho à la position largement dominante du site, qui surplombe le village actuel. Il s’agit d’un plateau orienté NE-SO (sommet à 142 m d’altitude), aux versants très nettement entaillés par le ruisseau du Bois des Frères et par le Ry Ternel (80 m d’altitude), sous-affluents de la Senne via la Sennette (Bassin de l’Escaut). Les fouilles actuelles prennent place à l’extrémité du plateau, dans une position naturellement défendue, à 125 m d’altitude (fig. 1).
Des limons quaternaires recouvrent le plateau de façon discontinue (ils sont particulièrement peu développés à proximité des versants) et recouvrent très inégalement des sables cénozoïques quartzeux et sporadiquement glauconifères (Formation de Bruxelles, Lutétien). Ceux-ci, parfois associés à de l’argile et à des grès blanchâtres, sont d’origine marine comme l’attestent les très nombreuses poches de galets et les quelques fossiles mis au jour pendant les fouilles.
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| Fig. 1. Localisation et implantation du ‘Mont-à-Henry’. Celui-ci domine largement le village d’Ittre et la vallée du Ri Ternel, accès privilégié vers la Sennette, affluent de la Senne. D’autres occupations du Néolithique moyen ont été identifiées à proximité : Ittre ‘Ferme du Sart’, ‘Ferme du Mortier’, ‘Ferme Schoot’, ‘Baudémont’, ‘La Basse-Fauquez’, ‘Au Rapoi’ et Nivelles ‘Bois d’Orival’. DAO : J.-P. Collin |
Problématique archéologique
La fin du Néolithique ancien danubien (culture à céramique linéaire, dite Rubané, ca 5300-4950 AEC, puis culture de Blicquy/Villeneuve-Saint-Germain, ca 4950-4750/4650 AEC) est suivie, en Belgique, d’une période extrêmement peu documentée, le Néolithique moyen I. Les indices d’une continuité dans l’occupation sont ténus et indirects : essentiellement quelques haches marteaux et des datations isolées. Dans les régions voisines, bien que des cultures matérielles aient été identifiées (culture de Cerny dans le Bassin parisien, Rössen dans le nord-est de la France et l’Allemagne, Swifterbant dans le Bas-Escaut et aux Pays-Bas), le milieu du 5e millénaire est très inégalement documenté et, globalement, lacunaire.
La situation semble brusquement changer à l’amorce du dernier quart du 5e millénaire. Les indices d’occupations se multiplient alors dans tout le nord du continent. La néolithisation connait un second souffle et s’étendra, dans les siècles suivants, aux îles Britanniques et à la Scandinavie. Les facteurs contribuant aux variations du nombre d’indices d’occupations archéologiques – baisse (Néolithique moyen I), puis hausse (Néolithique moyen II) - nous échappent toujours aujourd’hui (simple reflet de l’état des donnés ou phénomène historique ?) et constituent un axe de recherche que nous souhaitons explorer.
Dans nos régions, ce Néolithique moyen II correspond à la culture de Michelsberg et à son faciès scaldien, le groupe de Spiere (ca 4300/4250-3600 AEC). Elle est connue notamment grâce à des sites tels que Boitsfort, Thieusies, Ottenburg/Grez-Doiceau ou Spiennes. C’est à cette culture de Michelsberg que la principale occupation néolithique d’Ittre a initialement été attribuée. Cependant, la découverte de quelques tessons de col au décor pastillé ou imprimé et, surtout, d’un fragment de panse ornée d’un décor scalariforme a suggéré une possible occupation précoce (« post-rössen ») du site. Ces types de décors ont notamment été rapprochés des groupes stylistiques documentés dans le nord du Bassin parisien (groupe de Menneville/Bischheim occidental).
L’hypothèse d’une occupation précoce du site d’Ittre a gagné en consistance ces dernières années. D’une part, le réexamen des industries lithiques du Néolithique moyen II de Belgique tend à identifier un faciès ancien des industries lithiques qui correspondrait à une phase chronologique précédant l’essor des grandes mines de silex (associées aux grandes lames et grandes haches de silex et constituant le faciès « classique » du Michelsberg). D’autre part, de nouvelle datations radiocarbone AMS, effectuées sur des matériaux issus des fouilles des années 1980, tendent à confirmer qu’au moins une partie de l’occupation du ‘Mont-à-Henry’ est antérieure à 4260 AEC. La première occupation du site d’Ittre ‘Mont-à-Henry’ précèderait donc bien la phase Michelsberg « classique ». Comment définir cette phase ? Est-ce du Michelsberg « ancien » ou s’agit-il en réalité d’indices d’un autre groupe culturel dans nos régions ? Dans ce contexte général, Ittre n’apparaît pas tout à fait isolé. Le site post-rössen hennuyer de la ‘Bosse de l’Tombe’ à Givry (au sud de Mons) a livré dans les années 1970 un matériel abondant qui offre de nombreux points de comparaison avec certains éléments d’Ittre. Cette congruence est perceptible tant au niveau des décors et des formes des céramiques que du matériel lithique (typologie et matières premières). Au-delà de la seule dimension terminologique, ce sont surtout les processus dynamiques de la néolithisation de nouveaux espaces qui retiennent notre attention. Autant de thématiques et de questions demeurent encore ouvertes aujourd’hui, auxquelles un programme triennal de campagnes entend apporter des éléments de réponse.
La campagne 2025 – données préliminaires
Les décapages effectués pendant les années 1980 ont été réalisés à la limite des poches sableuses et des dépôts limoneux. Leur répartition spatiale a suggéré une corrélation entre vestiges laténiens et terrains sableux tandis que les faits néolithiques semblaient indifféremment implantés sur les sables ou les limons. Suite à cette observation préliminaire, l’emprise de la fouille de 2025 a été implantée à l’est de la rue de la Longue Semaine suivant un rectangle d’environ 18 x 10.5 m de côté, répondant à un double objectif :
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Recouper les emprises des campagnes 1984 et 1986 de façon à en repositionner les faits avec la précision des outils modernes ;
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Décaler légèrement l’emprise 2025 vers le nord, dans la zone supposée plus limoneuse pour faciliter la lecture des faits archéologiques et augmenter la probabilité de mettre au jour des structures néolithiques.
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| Fig. 2. Emprise de fouilles, faits et premier aperçu de la répartition spatiale des artefacts relevés en fouilles. Ces données sont toujours en cours de traitement et sont ici illustrées à titre indicatif. DAO : J.-P. Collin & J. Durieux. |
Dans le bas de l’emprise du secteur fouillé (SO), en zone sablonneuse, des faits archéologiques sont rapidement apparus sous le niveau de terre végétale, bien que peu d’artefacts aient été identifiés à leur aplomb. Malgré le substrat sableux, l’identification de certains faits a été facilitée par la présence de nappes de galets nettement recoupées (fig. 2). Au contraire, dans le haut de l’emprise (NE), zone riche en limon et pauvre en sable, des concentrations d’artefacts ont rapidement été localisées sous les labours, sans que les structures soient pour autant visibles. Il a alors été décidé de poursuivre manuellement la fouille, les concentrations éloquentes de matériel indiquant vraisemblablement la présence de faits sous-jacents. En outre, un carroyage a été implanté afin de procéder au tamisage systématique à l’eau des zones les plus riches en artefacts. La position de l’ensemble des découvertes effectuées au sein de l’emprise, au décapage ou lors de la fouille proprement dite, a été géoréférencée par topographie laser (station totale).
La campagne 2025, d’une durée de trois semaines (fig. 3), a permis de mettre au jour 25 nouveaux faits archéologiques tandis que plus de 1500 artefacts et écofacts ont été positionnés (silex, grès et schistes, céramique, torchis, os brûlés…), auxquels doivent être ajouté les éléments issus du tamisage (charbons, graines de céréale et noisettes carbonisées). Outre la présence de drains et de quelques fosses modernes, le mobilier découvert permet d’associer la majorité des faits au Néolithique. La quasi-absence d’éléments lithiques tels que des (fragments de) grandes lames et grandes haches en silex suggère une occupation principale qui serait antérieure à l’essor des grands sites d’extraction de Spiennes (à 32 km) et Orp/Jandrain-Jandrenouille (à 50 km). En effet, la circulation régionale et même locale de ces produits est bien attestée, mais attribuée au Néolithique moyen II Michelsberg (ex : Ittre ‘Baudémont’, ‘La Basse Fauquez’, ‘Le Rapois’). Une présence plus tardive, documentée par une armature de flèche à pédoncule et ailerons (milieu du 3e millénaire avant notre ère), demeure à préciser, de même que celle d’un potentiel double fossé barrant le plateau repéré par orthophotographie.
Perspectives ?
Deux campagnes de fouilles supplémentaires sont envisagées à Ittre, sur le site du ‘Mont-à-Henry’, afin de mieux cerner la nature et la chronologie de l’occupation. Plus largement, ces recherches devraient permettre de préciser le rôle de cet espace géographique — le Brabant wallon — dans les dynamiques d’occupation néolithiques. En parallèle aux phases de terrain, le traitement et l’enregistrement du mobilier progresse. Il est l’objet de stages et de mémoire à l’ULB.
Ces campagnes de fouilles s’inscrivent dans le cadre d’un programme de recherche plus vaste consacré aux processus et dynamiques de la néolithisation en Moyenne Belgique. Celui-ci, soutenu par l’ULB et développé en collaboration avec Solène Denis (CNRS, UMR 8068) et Bart Vanmontfort (KUL), prévoit également l’élaboration d’un bilan documentaire régional destiné à identifier les zones et indices les plus pertinents permettant d’appréhender les fortes fluctuations de la documentation matérielle relative aux premières communautés agro-pastorales du Ve millénaire avant notre ère.
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| Fig. 3. Les techniques de fouilles sont adaptées à l’enjeu et au degré de compréhension des structures : fouille par couche horizontale successive et en carroyage dans les limons, sondages dans les structures fossoyées, fouilles par couche horizontale ou par unité stratigraphique en quadrants opposés, … |
Bibliographie
- COLLIN J.-P., DENIS S., FOURNY M. & VAN ASSCHE M., 2025. Ittre ‘Mont-à-Henry’ : retour vers le futur, Bulletin d’information de la Société royale d’Archéologie de Bruxelles, 101 : 10-17.
- FOURNY M. & VAN ASSCHE M., 1982. Sondages et prospections archéologiques à Ittre - Mont-à-Henry (Brabant), Amphora, 30 : 2-12.
- FOURNY M. & VAN ASSCHE M., 1985. Un habitat La Tène III à Ittre, Mont-à-Henry (Brabant). Campagne de fouille 1984, Amphora, 40, 30 p.
- FOURNY M., VAN ASSCHE M., GILOT E. & HEIM J., 1987. Le site d'habitat néolithique épi-Roessen/Michelsberg du "Mont-à-Henry" à Ittre (Belgique, Brabant), Helinium, XXVII : 46-70.
- FOURNY M. & VAN ASSCHE M., 1990. Les monnaies gauloises du "Mont-à-Henry" à Ittre (Brabant, Belgique), Amphora, 59 : 37-43.
- FOURNY M. & VAN ASSCHE., 2025. Ittre « Mont-à-Henry » (Prov. du Brabant wallon, BE), révision du diagnostic, 40 ans après… Michelsberg ou Bischheim ?, Notae Praehistoricae, 45 : 95-120.
- FOURNY M., VAN ASSCHE M. & VRIELYNCK O., 2024. Essai d’ajustement de la chronologie absolue de la fin du Bischheim et du Michelsberg en Belgique, dans la perspective des industries lithiques, Notae Praehistoricae, 44 : 87-107.
- MARTIN F., FOURNY M. & VAN ASSCHE M., avec la collaboration de COSYNS P. & DOYEN J.-M. et une annexe de SILLON C. et NIETO-PELLETIER S., 2012. Ittre "Mont-à-Henry" (Brabant wallon, Belgique) : le mobilier de l’occupation de transition entre La Tène et l’époque gallo-romaine en question, The Journal of Archæological Numismatics, 2 : 1-30
Média
Ittre : une fouille archéologique sur un site néolithique au Mont à Henri, reportage de Lucas Dehoux. Première diffusion sur tvcom, le 22 juillet 2025, 04 min